Fiona Harkin The Future Laboratory

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« La durabilité n’inspire plus : elle doit redevenir désirable » Fiona Harkin, The Future Laboratory

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À l’heure où la durabilité est devenue un prérequis plus qu’un différenciateur, les marques de luxe sont confrontées à un défi de taille : réinventer leur discours sans renier leur ADN. Dans cette interview, Fiona Harkin, directrice de la prospective au sein du cabinet The Future Laboratory, décrypte les limites du narratif actuel autour de la "sustainability" et appelle à un véritable changement de paradigme.

À travers son rapport Rebranding Sustainability, elle esquisse les contours d’un nouveau langage, plus en phase avec les codes du luxe, entre régénération, désirabilité et responsabilité invisible.

Journal du Luxe

Pourquoi affirmez-vous que le concept traditionnel de "sustainability" est "mort" et quel nouveau langage les marques de luxe doivent-elles adopter ?

Fiona Harkin

Ce que nous observons, ce n’est pas que la durabilité en tant qu’objectif a disparu, mais que la durabilité en tant que récit a perdu de sa puissance culturelle. Elle est devenue trop familière, trop fonctionnelle et, franchement, trop moralisatrice. Le terme lui-même s’est dilué à force d’être utilisé, réduit à une checklist de conformité plutôt qu’à une vision inspirante du futur.

Comme nous l’explorons dans notre rapport Rebranding Sustainability, réalisé en collaboration avec Arbor Communications, le discours autour de la durabilité est désormais perçu comme une hygiène de base : attendue, mais rarement inspirante.

Or, le luxe n’a jamais évolué dans le registre de l’obligation. Il se nourrit de désir, d’imaginaire et de résonance émotionnelle. C’est là que réside le décalage. Lorsque la durabilité est présentée sous l’angle du sacrifice - consommer moins, se faire moins plaisir, réduire son impact - elle va à l’encontre de l’essence même du luxe.

Dire que "la durabilité est morte", c’est en réalité signaler la fin de son cadre linguistique et culturel actuel. L’opportunité consiste désormais à adopter un nouveau vocabulaire, ancré dans des notions comme la régénération, la longévité, la préservation ou encore l’héritage, des termes bien plus alignés avec les codes du luxe.

Notre rapport appelle à un changement de paradigme : passer de "faire moins de mal" à "créer plus de valeur".

Cela repositionne la responsabilité environnementale non plus comme une contrainte, mais comme un terrain d’innovation créative. Des notions comme "luxe régénératif", "design positif pour le futur" ou "valeur permanente" émergent ainsi comme des narratifs plus pertinents. Elles suggèrent la continuité plutôt que le compromis.

On observe aussi l’essor d’un vocabulaire autour de l’artisanat, du soin et de la transmission. Ces idées reconnectent la durabilité à la compétence humaine, à la durabilité émotionnelle et à une vision intergénérationnelle, des piliers du luxe.

Plutôt que de parler d’empreinte carbone, les marques pourraient évoquer leur empreinte culturelle : ce qu’elles préservent, restaurent ou transmettent dans le temps.

En définitive, ce nouveau langage doit être à la fois discret dans sa vertu et puissant dans son aspiration. Il ne doit pas se proclamer durable, mais incarner une intelligence profonde, intégrée et évidente. Car le futur du luxe ne consiste pas à prouver sa responsabilité, mais à l’incarner naturellement, au point qu’elle devienne synonyme d’excellence.


Journal du Luxe

Que signifie "designing for extinction" et comment transformer la circularité et la réparabilité en symbole de désirabilité ?

Fiona Harkin

"Designing for extinction" est une expression volontairement provocatrice. Elle invite les marques à se poser une question fondamentale : et si le produit le plus responsable était celui qui disparaît, évolue ou se réintègre, plutôt que celui qui est reproduit à l’infini ?

Il ne s’agit pas de nihilisme, mais d’intentionnalité. Concevoir pour l’extinction signifie créer des produits avec un cycle de vie défini, en anticipant leur seconde vie, qu’il s’agisse de biodégradation, de transformation ou de réintégration dans de nouveaux usages.

Pour les marques de luxe, cela représente une opportunité unique de repositionner la circularité et la réparabilité non comme des compromis, mais comme des marqueurs de discernement.

Historiquement, le luxe a toujours valorisé la longévité : objets transmis, réparés, transformés. Ce qui change aujourd’hui, c’est la nécessité de rendre ces processus visibles et désirables. La réparation, notamment, est réinventée comme un rituel. Imaginez des ateliers en boutique où le geste artisanal est mis en scène. La réparation devient un moment de reconnexion entre le client et l’objet, renforçant l’attachement plutôt que signalant son déclin.

La circularité peut aussi devenir un vecteur d’exclusivité. Des boucles fermées, des matériaux traçables, des cycles limités peuvent créer une nouvelle forme de rareté. Posséder un objet dont l’histoire matérielle est documentée à travers le temps devient un signe distinctif. On assiste également à un basculement du statut : la valeur culturelle se déplace de la nouveauté vers la préservation. Porter un objet réparé ou transformé devient un signal de goût, de connaissance et de valeurs.

Ainsi, "designing for extinction" ne parle pas de fin, mais de transition intelligente : penser la deuxième, troisième vie d’un produit avec autant de soin que sa création initiale.

Journal du Luxe

Comment les boutiques physiques peuvent-elles incarner une "sensorial sustainability" ?

Fiona Harkin

L’un des concepts les plus forts du rapport est celui de "durabilité sensorielle" : l’idée que la durabilité doit être ressentie, et non simplement expliquée.

Le retail de luxe a toujours été une expérience sensorielle. Lumière, odeur, texture, acoustique, tout est conçu pour susciter une émotion.

Aujourd’hui, la durabilité s’inscrit dans cette dimension. Plutôt que de multiplier les messages ou les certifications, les marques doivent privilégier des signaux immersifs. Les matériaux deviennent ainsi des narrateurs : bois recyclé, fibres naturelles, surfaces réparées visibles… Ils transmettent des valeurs par le toucher et la vue, dans une forme de transparence esthétique.

L’odorat joue aussi un rôle clé : des parfums naturels, biodégradables, ou même l’odeur brute des matériaux créent une association subconsciente avec l’intégrité environnementale. Le son participe également à l’expérience : silence, acoustiques naturelles, espaces d’écoute… autant d’éléments qui traduisent une consommation plus consciente. La lumière, enfin, peut évoquer une approche plus organique, avec des éclairages naturels ou plus doux.

La durabilité sensorielle passe aussi par l’interaction : la manière de manipuler les produits, d’intégrer la réparation ou la personnalisation dans le parcours client.

L’enjeu est clair : le consommateur de demain ne veut pas qu’on lui dise ce qui est durable, il veut le ressentir. Lorsque la durabilité est intégrée à l’expérience sensorielle, elle devient une composante émotionnelle du luxe.


Journal du Luxe

Comment évoluent les attentes des consommateurs et pourquoi la durabilité doit-elle devenir "invisible" ?

Fiona Harkin

Les attentes des consommateurs du luxe évoluent en profondeur. La durabilité n’est plus un élément différenciant, mais un prérequis.

Ce qui émerge, c’est une attente de responsabilité fluide, sans effort.

Les nouvelles générations ont grandi avec ces enjeux. Elles ne veulent pas fournir d’effort supplémentaire : elles attendent que les marques aient déjà fait le travail.

Dans ce contexte, la visibilité devient paradoxale : plus une marque parle de durabilité, plus elle donne l’impression que celle-ci n’est pas encore totalement intégrée. La sophistication réside désormais dans l’invisibilité : investir dans des systèmes, des matériaux et des processus responsables sans avoir besoin de le revendiquer.

Cela s’inscrit dans une tendance plus large du luxe vers des expériences fluides, où la complexité est cachée.

Par ailleurs, les consommateurs refusent désormais les compromis : pas question de sacrifier la qualité, la performance ou l’esthétique au nom de la durabilité. Celle-ci doit au contraire enrichir le produit.

C’est là que la notion de "seconde nature" prend tout son sens : la durabilité doit être intuitive, évidente, intégrée à l’ADN du produit. Les marques sont donc confrontées à une nouvelle exigence : non seulement être responsables, mais l’être avec aisance. La durabilité ne doit plus se démontrer, mais se confondre avec la qualité elle-même.

Fiona Harkin The Future Laboratory

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